Résumé
La guerre dans le monde Akan s’achevait entre vainqueurs et vaincus par un serment d’allégeance au cours duquel des forces spirituelles étaient invoquées pour contraindre le chef des vaincus à reconnaître la suzeraineté des vainqueurs.
Cependant, le vainqueur ménageait la susceptibilité du vaincu en lui faisant des facilités d’intégration dans son organisation politique et militaire. Ces faits se vérifieront au XVIIIe siècle en Akwapem, en Asante et dans le Sanvi.
Mots clés : guerres - serments - vainqueurs - vaincus
Introduction
A travers cet article, nous montrons qu’anciennement, la fin de la guerre dans le monde Akan était marquée par un serment d’allégeance qui liait le vaincu au vainqueur.
C’était une condition importante de coexistence pacifique après un conflit sanglant qui s’achevait par la victoire de l’un des protagonistes. Notre étude se déroulera en trois temps.
D’abord, nous examinerons comment s’est déroulée l’intégration des vaincus Akwamu dans la nouvelle entité politique Akwapem.
Ensuite nous étudierons l’intégration des Akwamu du Kwabrè et de l’Atwima, vaincus à la bataille de Suntreso par le roi Osei Tutu, à la confédération Asante.
Enfin, nous verrons de quelle manière les Eotilé(Mekyibo)- vaincus à la guerre de Monobaha par le roi Amon Ndoufou Kpanyi, furent utilisés dans l’organisation défensive de l’Etat Sanvi.
L’Akwapem devint un royaume satellite créé sur l’initiative des Akyem Abuakwa après leur victoire sur l’Akwamu en 1730 [1]. Des colons Akyem créèrent Akropong et Amanokrom. Une alliance fut conclue entre les Akyem et les vaincus Akwamu, qui, au cours du conflit, s’étaient rebellés contre leur propre pouvoir central.
Le roi d’Akyem Abuakwa chargea Safori, l’un de ses chefs de guerre, d’administrer l’Akwapem le royaume né sur les cendres de l’Etat Akwamu. Ce dernier appella à un grand rassemblement tous les chefs du pays à Abotakyi et exigea d’eux de lui faire allégeance en jurant au nom de son génie Kyenku dont le sanctuaire se trouve à Obosomase.
Des fonctions politiques et militaires étaient attribuées aux anciennes chefferies de l’Akwamu telles que celles d’Aburi, Berekuso, Abiriw ainsi qu’aux Latè, Kyerepon et Mamfè. Les Kyerepon, furent placés dans la division militaire de l’aile droite (Nifa), les Latè et Mamfè dans la division militaire de l’aile gauche (Benkum).
Les Akwamu d’Afwerease, Aburi, Atweasin et Berekuso furent faits membres de l’avant-garde (Adonten). Kwasi Agyeman, un akwamu, fut nommé « Mankrado », c’est-à-dire celui qui seconde le roi et qui assurerait la régence en cas de vacance du pouvoir [2]. Les Akwamu d’Aburi dirigeaient l’avant-garde, mais exerçaient leur fonction à Ahwerease.
Les Akwamu de Berekuso et d’Atweasin au sein de l’avant-garde, exerçaient le rôle d’éclaireurs (Twafo).
Le chef d’Aburi a été pendant longtemps hostile à l’investiture d’une dynastie d’origine akyem, jusqu’à ce que la fonction de chef de l’avant-garde lui soit proposée [3].
Ainsi se fera la paix entre les vaincus Akwamu pour qu’émerge le nouveau royaume Akwapem après 1730.
Voyons à présent comment s’est faite la paix entre Osei Tutu et les vaincus Akwamu de la zone de Suntreso.
Quand Osei Tutu accèda au pouvoir, il eut à l’endroit des Akwamu de Suntreso deux objectifs : les intégrer à la confédération asante tout en leur faisant payer cher la mort ignominieuse de son oncle Obiri Yeboa.
En effet, ceux-ci l’avaient décapité et avaient emporté sa tête au cours de la bataille de Modweso (site de l’actuel Ofinano) [4]. Il leur livra une guerre sans merci, en attaquant Kusi Doma de Suntreso, ainsi que leurs chefferies dans l’Atwima et le Kwabrè.
Et, il les pourchassa dans la région de Wenchi et leur infligea une défaite cuisante à la bataille d’Abessim en 1714 [5].
Kyereme Sikafo, un jeune prince du siège royal akwamu de Suntreso, fut retenu otage à la cour royale de Kumase. Osei Tutu intégra à la confédération asante les chefferies fondées par ces vaincus akwamu qui avaient fait serment sur le siège d’or de le reconnaître comme leur suzerain. Il les fit jurer et promettre de servir désormais la cause de la confédération asante.
Les dirigeants des chefferies de Nyinahin, Kumawu, Ohwin, Abesewa et l’ensemble des chefferies d’origine akwamu dans l’espace asante étaient intégrés dans les grandes divisions militaires de la confédération [6], et plus particulièrement au sein de l’aile gauche (benkum) placé sous le commandement du chef d’Asumegya [7]. Cela prouve qu’Osei Tutu a voulu faciliter l’intégration des vaincus de Suntreso, car la chefferie d’Asumegya était dirigée par un lignage de clan Aduana-Abrade qui avait des liens de parenté avec les familles dirigeantes akwamu. Cependant la chefferie d’Asumegya s’était, dès le départ, volontairement impliquée dans la construction de la confédération asante.
Ainsi donc, l’aile gauche de l’armée asante était dans sa grande majorité, composée de chefferies appartenant au matriclan aduana [8].
Le serment fait par un chef subalterne qui reconnaît désormais l’autorité d’un suzerain, est un serment qui lui attribue d’office une fonction dans l’organisation politique et militaire du royaume de ce suzerain [9]. Il s’agit aussi d’un serment d’allégeance, car le chef subalterne jure de se mettre désormais au service du roi et du siège sur lequel repose son autorité.
Ce rituel est appelé « fua » chez les Nzema et « nsuae » chez les Asante. Il confirme et officialise la fonction du chef subalterne vis-à-vis de son suzerain [10]. Le chef vaincu se mettait à genoux devant son suzerain qui posait, à trois reprises, le pied sur sa tête.
Chaque fois, il prononçait une phrase rituelle invitant les esprits à tuer son subalterne s’il le trahissait. Le chef vaincu en faisant serment d’allégeance, pointait un sabre vers le ciel puis vers la terre et enfin en direction de son suzerain.
Ce geste revenait à prendre à témoin ces deux forces cosmiques que sont le ciel et la terre mais aussi les ancêtres royaux de son suzerain. Ce rituel ci-dessus décrit était propre aux locuteurs du Twi. Chez les Akan locuteurs du Tano, le chef subalterne se mettait à genoux aux pieds de son suzerain et recevait de lui à boire. Le geste de boire de la main du roi était perçu comme une force mystique qui tuerait le chef subalterne en cas de trahison.
Aussi bien chez les Akan locuteurs du Twi que du Tano, le chef subalterne en faisant serment d’allégeance, prononçait le « grand jurement », une courte phrase qui rappelle certains événements douloureux vécus par le pays. Le prononcer en vain implique la mise à mort du coupable.
Le chef subalterne prenait l’engagement de servir son suzerain, de l’aider à gouverner le royaume, de lui être fidèle, et de répondre favorablement jour et nuit à son appel.
Voyons comment le roi du Sanvi, Amon Ndoufou Kpanyi a fait la paix avec les vaincus éotilé.
Pendant le règne d’Amon Ndoufou Kpanyi, les Anyi Sanvi livrent la guerre aux autochtones Eotilé et parviennent à les vaincre à la bataille de Monobaha autour de 1752-1754 [11].
Cette guerre cause la destruction du royaume des Eotilé dont certains trouvent refuge à Betimono (Vitré) tandis que d’autre, se regroupent à Efiè dans l’extrême Est du complexe lagunaire de leur espace. Mais harcelés à cet endroit par les Nzema, ils négocient leur retour vers la partie ouest de la lagune auprès du roi Amon Ndoufou Kpanyi. Ce dernier accepte leur retour après des négociations menées par Eloa Ndjomou du matriclan Boakyimalan.
En l’absence du roi des Eotilé de clan Boyinè Wopou Nigbeni disparu au moment des affrontements, Eloa Ndjomou et l’ensemble des chefs éotilé font serment d’allégeance au roi Amon Ndoufou Kpanyi et à son trône, l’« Amalaman Ano bia » (siège d’Amalaman Ano) [12]. Par mesure de prudence et de sécurité, Amon Ndoufou Kpanyi interdit aux Eotilé de se réinstaler sur leurs îles-forteresses d’Assôkô-Monobaha, Mia, Balubate, Ehikomia, Nyamoa, Ngramo, Esso, mais les autorise à créer des villages près de l’embouchure de la Bia à Bianou endroit appelé Eyendo par les Eotilé [13].
Amon Ndoufou Kpanyi confie aux Eotilé la tâche de défendre et protéger toute la zone lagunaire du royaume et les place dans la division militaire de l’aile gauche (Bè) du Sanvi sous le commandement du chef de Yakasse, un quartier important de Klendjabo la capitale [14].
La tradition orale raconte que le roi Amon Ndoufou Kpanyi, aimait donner en mariage aux nobles et dirigeants éotilé des femmes anyi, afin d’intégrer par cette politique ceux-ci à la nation sanvi. Il y parviendra plus ou moins car les Eotilé vont abandonner leur langue le Betine pour parler l’Anyi, mais auront toujours conscience d’être différents des Anyi Sanvi [15] .
Pour briser toute volonté de revanche chez les Eotilé, le roi Amon Ndoufou Kpanyi prend la précaution de retenir en otage à Klendjabo des femmes de la noblesse éotilé qu’il donne en mariage à ses notables.
Aussi bien l’Akwapem, l’Asante et le Sanvi ont eu des monarques qui avaient le souci d’intégrer les peuples qu’ils avaient vaincus dans l’organisation politique et militaire de leurs royaumes respectifs.
Cela renforçait les capacités démographiques et défensives de leurs Etats.
Les peuples vaincus, en s’intégrant au royaume du suzerain vainqueur, y trouvaient sans doute plus de sécurité et tant qu’ils acceptaient de demeurer sous son autorité, la paix scellée par le serment d’allégeance demeurait.
[1] WEF Ward, A history of Ghana. George Allen and Unwin, LTD Museum Street, London, 1958, 143 p.
[2] Ivor Wilks, “The growth of Akwapem state”, The historian in tropical Africa, OUP. London, 1964. pp. 395-399.
[3] MA Kwamena-Poh, “The emergence of Akwapem 1730-1850”, Ghana notes and queries, Historical society of Ghana n°11, juin 1970, pp. 26-36.
[4] ESK Owusu, Oral tradition of Dormaa. Institute of African studies(IAS), University of Ghana Legon, janvier 1976, 81p.
[5] KY Daaku, “A note on the fall of Ahwene Koko and its significance in asante history”, Ghana notes and queries, 1968, pp. 40-44.
[6] Nyinahen stool history IAS AS 107.Ohwin stool history IAS. AS 18.
[7] Adu Boahen. Topics in West African history. Longman, London, 1966, 172 p.
[8] William Tordoff. Ashanti under the Prempehs 1888-1935. Oxford university press. London, Ibadan, Accra, 1965. 443 p.
[9] A.S.Y. Andoh, « The akan oath of office », Research Review. Vol 2 n0 3 pp. 84-85.
[10] Ibid. p 86.
[11] Henriette Diabaté. Le Sannvin un royaume akan de la Côte d’Ivoire 1701-1901. Sources orales et histoire. Université de Paris I, UER d’histoire. Octobre 1984 .Thèse d’Etat, vol I, p. 504
[12] Enquête collective à Adiaké. Adiaké 16 août 1987.
[13] Ibid.
[14] Josseline Guyader. « Une royauté agni à l’aube de la conquête coloniale : le pouvoir politique dans la société sanwi depuis 1843 jusqu’à 1893 ». Annales de l’université d’Abidjan 1979, série I, tome VII, histoire, p. 94.
[15] Enquête collective à Adiaké. Adiaké 16 août 1987.