

Le problème des migrants Kel tamashèque occupe une place de choix dans le cadre des mouvements internes et en direction Nord-Sud.
Dans le présent article nous ne prétendons pas à une étude sociologique des migrants kel tamshèque à Bamako mais surtout de mettre l’accent sur le problème de leur insertion, de leur cohabitation avec les populations bamakoises et évoqués les changements de leurs conditions de vie, le problème de leur adaptation dans le milieu d’accueil, préservation ou rupture avec leurs traditions d’origine ?
Prennent-ils part à la vie politique, à la gestion communale à Bamako ? Ne sont-ils pas marginalisés ?
Pour mieux cerner cette problématique des migrants kel tamashèque il est d’abord important de présenter le contexte historico-géographique et d’étudier les aspects socio-économiques du lieu d’origine de ces migrants.
Les régions septentrionales du Mali (Tombouctou, Gao et Kidal) sont géographiquement situées dans la zone sahelo-saharienne. Cette zone est limitée au Nord par la république d’Algérie, au Sud par la région de Mopti(Mali), à l’Ouest par la République Islamique de Mauritanie, à l’Est par le Niger. Les trois régions s’étalent sur une grande partie de l’étendue du territoire malien et s’étendent sur une superficie de 878.613 km2 pour une population largement minoritaire estimée à 1,23 hbt/km2 (selon les chiffres obtenus lors du dernier recensement administratif à caractère électoral : R.A.C.E en 2001).
Cette zone quasiment dominée par le désert présente des caractéristiques climatiques très particulières. Elle est essentiellement marquée par la présence de deux climats distincts : le climat sahélien et le climat désertique. Ces régions du Nord-Mali ont fait l’objet d’importantes activités socio-économiques dont la multiplication des échanges entre les peuples du Sahara (arabo-berbères) et les Noirs de la savane tropicale ; ainsi que l’essor et surtout l’épanouissement du grand commerce transsaharien. A cette époque, des villes comme Djenné, Gao et surtout Tombouctou sont devenues de grands centres commerciaux, artistiques et intellectuels sans précédent. Elles sont devenues aussi les principaux carrefours où s’acheminaient les caravanes arabes, les Berbères d’Afrique du Nord et les trafiquants noirs d’Afrique au Sud du Sahara tels que les Djoulas.
Habitées depuis longtemps par des pasteurs nomades, touaregs et Maures ainsi que des sédentaires agriculteurs sonraïs et Sorko, les régions septentrionales du Mali ont basculé pendant plusieurs siècles de leur histoire dans une phase tragique caractérisée par un cycle perpétuel d’anarchie totale et d’extrême violence.
Historiquement, le Nord du Mali faisait partie de l’ancien territoire berbérophone qui s’étendait de l’Afrique du Nord jusqu’aux confins sahéliens de l’Afrique de l’Ouest.
Au VIIe et au VIIIe siècles des groupes de Berbères originaires du Maghreb ont progressivement migré par vagues successives vers le Sud (Sahel) à la recherche certes des meilleures conditions écologiques. Ces berbères qui étaient des Lemta et Howara [1] venus de Tripolitaine (Libye), ont dû s’emparer du pouvoir au sein d’une population des sédentaires noirs au Sahel mais qui par la suite les ont complètement absorbés.
Chassés dès cette époque par l’assaut de puissantes armées de conquérants musulmans, ils ont conquis et occupé de vastes régions du Sahara méridional, du Sahel et y ont pratiqué un pastoralisme nomade très diversifié. Depuis, les touaregs ont été appelés par les Arabes islamistes les « Abandonnés de Dieu ».
Pendant cette période là, toute la bande centrale du désert saharien était restée sous contrôle infernal des pays par la France entre 1894 et 1916.
A cette situation d’instabilité sociale s’ajoutent d’interminables heurts et affrontements interethniques, intertribaux rendant ainsi la vie impossible à la quasi-totalité des populations.
En fait, tout le Nord mali était livré aux pillages et aux invasions de razzieurs sahariens qui voulaient maintenir leur autorité de façon rigoureuse sur l’ensemble des groupements humains à l’intérieur de ces vastes possessions désertiques.
De telles attitudes prétentieuses ont même souvent conduit les touaregs à piller systématiquement tous les peuples considérés comme des étrangers et avec lesquels il n’existe aucun lien d’affinité, d’amitié ou de parenté.
De tels évènements portant généralement sur la multiplication des rezzous, des attaques contre certaines populations ont considérablement caractérisé la vie de ces sociétés hiérarchisées du Sahara.
Devenus l’un des peuples les plus turbulents du Sahara central, les intrépides touaregs se sont imposés depuis longtemps à tous les groupes environnants grâce aux maniements du sabre (épée). Cela leur a d’ailleurs valu, d’après la littérature française, plusieurs appellations relevant de leur caractère combatif mais aussi mythique : les « seigneurs du désert » ou les « seigneurs des sables »....etc.
Maîtres incontestés du Sahara central durant les siècles derniers, les touaregs nomades ont sérieusement usé du monopole de la force pour dominer, sur tous les plans politique, social et économique les différents groupes sociaux avoisinants.
Car selon eux, il n’ y a de vie ni d’existence sans la mouvance et, à ce sujet Hélène Claudot- Hawad écrit : « avant la colonisation aussi bien qu’après son ère, ces diverses actions existaient, vécues comme le ferment de la mobilité sociale, indispensable à toute existence. La fonction de régulateur économique des coups et contrecoups était en effet importante, engendrant une redistribution des biens ainsi que des pouvoirs...
A cette conception nomade pour laquelle il n’ y a de vie que dans la mouvance (temtakwaya) s’est évidemment heurtée l’institution coloniale » [2]. Ainsi, pendant toute cette longue période allant du VII-XIX siècle le Sahara Malien était soumis à un mode d’organisation sociopolitique d’exception fondé sur la violence légitime et l’extrême contrainte. Ce système permanent d’anarchie et de tragédie engendrant parfois des conflits sanglants à caractère ethnique, a profondément marqué l’histoire des communautés vivant dans ces contrées désertiques du monde sahelo-saharien.
Pendant cette période précoloniale le Sahara Malien actuel a sombré dans une logique de guerres incessantes provoquées par des « pillards » maures et touaregs.
[1] Se dit de deux tribus berbères originaires de Tripolitaine (Libye)
[2] Claudot- Hawad H. - Touaregs, exil et résistance.- Aix- en Provence.- éditions EDISUD.- 1991, p.25