

Il préside toutes les cérémonies rituelles (konuwo) se déroulant dans le cadre de la collectivité, comme par exemple l’introduction du nouveau-né dans le cercle de la famille (videto) avec imposition du nom clanique, ou encore les enterrements et funérailles, les prières annuelles aux ancêtres (dexoxo et xwetanu) au cours desquelles leurs sont présentées les prémices agricoles [6], les cérémonies de propitiation et de purification etc.
Il est secondé dans la réalisation de ces tâches rituelles par un collège de femmes du lignage, des akosi, choisie parmi les plus âgées du lignage et qui, pour ce rôle, sont appelées tasinon ou tanyinon : elles font office de maîtresses de cérémonie. De fait, tous les hommes du lignage sont des pères potentiels, des to (to-gan et todi), et leurs sœurs, des tantes patrilatérales ou tasi [7].
Donc si on considère le lignage, cellule opérationnelle concrète, physiquement présente, déteminée par une relation biologique effective, comme la réalité spatio-temporelle de l’ako, celui-ci en est l’édifice idéologique, ou pour reprendre Adoukonou (1979 : 190), sa « condition transcendantale de possibilité ». Ainsi lorsque les membres d’un lignage se rencontre pour accomplir des cérémonies au sein de ce lignage, c’est au nom du clan qu’ils le font. De même quand un membre du lignage meurt, il réintègre dans l’au-delà les rangs de l’ako en prenant place parmi les morts de l’ako. Mais pour que ceux-ci l’acceptent, il faut que les vivants aient accompli en son intention les cérémonies des grandes funérailles (Co) ou le Cyodohun chez les Fon [8].
En même temps, il se transcende en divinité clanique ou ako-vodu, auquel les vivants sacrifient à chaque tournant de l’année (surtout les prémices agricoles) et adressent des prières afin d’être préservés des maux et des calamités.
Cependant malgré la cohésion dont le lignage apparemment fait état, il ne constitue pas un cadre où se développent des activités économiques organisées en commun. Les membres du lignage sont solidaires, mais chacun vaque à ses occupations au sein de sa famille nucléaire et ne sollicite l’assistance de ses "frères" que pour des tâches précises, comme le débroussaillement des champs ou les récoltes. Ainsi chez les Gen,
« Ni le lignage ou ses segments, ni même la famille étendue, dont le support résidentiel est la concession, ne représente aujourd’hui le cadre dans lequel s’exercent les activités économiques » (Mignot 1985 : 235).
Par ailleurs :
« Lorsque des relations de travail s’établissent entre membres de familles étendues, celles-ci se forment sur le modèle de celles qui sont entretenues avec les étrangers au lignage. Tout au plus la consanguinité favorise-t-elle peut-être le choix des partenaires lorsque la personne de ces derniers est indifférente ». (Mignot 1985 : 235).
Or ,
« En raison des liens étroits qui unissent les membres de la famille étendue, celle-ci devrait constituer le lieu privilégié de la coopération. Mais il n’en est rien. Chacun en son sein, mène une vie indépendante. » (Mignot 1985 : 235)
3. La famille
La famille nucléaire, bien que n’étant pas manifestement thématisée dans le vocabulaire courant des Ajatado, existe effectivement. Cependant les foyers étant mono - ou polygyniques, la famille d’un homme peut se composer d’un ou plusieurs ménages matricentriques (centrés autour des épouses). Un ménage, constitué d’une mère et ses enfants vivant sous la responsabilité d’un père, s’appelle xome. Mais le lignage coiffe le tout, si bien que dans le langage courant on parle rarement de xome.
La famille nucléaire sert en premier lieu à assurer la pérennité du lignage à travers les enfants qu’elle engendre. Aussi malgré leur alliance, les époux continuent-ils d’appartenir à leur lignage d’origine respectif, tout comme leurs enfants sont en première ligne la "propriété" de leur patrilignage.
On remarque à la famille nucléaire une autre caractéristique importante : c’est cette sorte d’individualisme marqué dont font preuve les conjoints dans le foyer. En effet, les époux ne pratiquent pas de communauté de biens. L’homme possède son ou ses champs, ses outils, son petit bétail, sa basse-cour ainsi qu’un certain nombre d’ustensiles domestiques propres. La femme en fait de même. Il peut arriver que la femme ne dispose pas pour soi d’un champ à part et soit par là obligée de travailler exclusivement sur celui de son mari. Dans ce cas, la récolte appartient à celui-ci.
Mais quels qu’en soit les cas, la femme travaille toujours le champs de son mari, bien que les produits soient en premier lieu la propriété de l’homme. Seulement la majeure partie est réservée à la consommation familiale. La femme n’a par exemple pas le droit d’en commercialiser les surplus et de disposer librement du revenu. Même si elle faisait le commerce de ces produits, ce sera toujours sur la demande de l’homme à qui elle remettra les revenus.
La femme peut aussi posséder des champs. Elle les reçoit soit de son lignage soit de son mari qui les met à sa disposition. Le produit de ces champs, qu’elle cultive parallèlement à ceux de l’époux, lui appartient. Elle peut le revendre et avec le revenu, subvenir aux nombreux besoins matériels de la vie de femme : ustensiles domestiques, mais aussi vêtements et parures propres ainsi que ceux des enfants, etc.
[6] Pour plus de détails sur le xwetanu, cf. Kossi 1990 : 276 ss.
[7] Ce rôle social et religieux des akossi est explicité en ces termes par Pazzi : « ... lorsqu’elles auront achevé leur tâche de mère des enfants du mari, ces femmes, désormais âgées, pourront venir, si elles le veulent, à la maison de leur enfance et y exercer le rôle de tantes paternelles [tasi].
Par ailleurs : « Ce rôle [de tasi], très estimé, les associe très étroitement au chef de famille. [...] les tantes ses soeurs, qui ont vécu ailleurs, dans d’autres clans, ont aussi leur expérience qui se révèle parfois précieuse et déterminante dans certaines décisions d’importance. C’est pourquoi leur parole est tenue en grand considération et leur participation à côté du père dans les rites ancestraux est considérée indispensable. Notre société récupère par là certaines valeurs, quant au rôle de la femme, que des sociétés matrilinéaires ont mieux développées. » Pazzi 1980 : 257-258. voir aussi Kossi 1990 : 127-128.
[8] Pour plus de détails sur la cérémonie du Cyodohun, consulter Adoukonou 1979.