

Dans deux domaines, cependant, la société coloniale fit des concessions, à des degrés divers, sur le principe de la séparation d’avec ses sujets : celui de l’organisation domestique, dominée par le personnel africain, et celui des relations sexuelles. Je me bornerai ici au rôle de passerelle joué par la domesticité.
"Le règlement de la question des domestiques est urgent pour l’établissement d’un ménage", écrit Rudolf Asmis (1942 : 16). Selon les standards de la société coloniale, les magistrats débutants, par exemple, devaient avoir un cuisinier (qu’il fallait souvent partager avec un collègue), deux valets personnels, un blanchisseur et un garçon d’écurie, si l’on s’était risqué à posséder des chevaux. A cela s’ajoutait un "boy", mis généralement par le gouvernement à la disposition de deux appartements (ibid.).
La société "servie" [13]. En dehors de leurs heurs de travail, les domestiques restaient soit dans les maisons africaines auxquelles ils appartenaient, soit dans le cas où leur présence permanente était exigée, dans des bâtiments adjacents à la maison des Européens. Leur nombre dépassait plusieurs centaines à Lomé [14].
Prenant pour exemple l’Afrique Noire française, Henri Brunschwig (1983) à dégagé à l’aide de nombreux documents et avec une remarquable sagacité, le rôle joué par les colonisés au service des Blancs dans la formation et la stabilité relative de la domination coloniale européenne. Il souligne avec justesse, mais non sans une certaine provocation, que ce sont les colonisés eux-mêmes, les "acculturés", ceux qu’on a appelé les "évolués" en Afrique-occidentale française, et des collaborateurs [15].
Contrairement aux "évolués", les "collaborateurs" ne rompirent pas avec les structures socio-culturelles de leur origine. Ils vivaient avec deux mondes, celui des colonisateurs et celui des colonisés. Dans cette position intermédiaire, ils jouèrent un "rôle capital", introduisant des éléments de la civilisation des conquérants dans l’ordre social des colonisés (ibid. : 99). Les domestiques africains faisaient partie de ce groupe multiforme des collaborants.
[13] D’après ce que raconte Ernst Rodenwaldt, médecin du gouvernement, son fils, lors de leur retour en Allemagne et de l’arrivée de la famille à Hambourg, s’étonna du nombre des Européens qu’il voyait dans le port et s’écria : ‘’Mais, ici, les Européens travaillent !’’
[14] Le nombre des domestiques à Lomé était de 400 personnes, ce qui représente un pourcentage de près de 6% de la population africaine de la ville.
[15] Brunschwig utilise le mot ‘’collaborateur’’ sans lui donner la connotation négative que ce mot a acquise en France pendant l’occupation de la Seconde Guerre mondiale, et qui lui revient dans un contexte français.