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Période coloniale

Sociologie politique d’une capitale coloniale

VON TROTHA Trutz
(Université de Siegen (RFA))


In : Gayibor N., Marguerat Y. & Nyassogbo K. (ss. dir. de), 1998 : Le centenaire de Lomé, capitale du Togo (1897-1997), Actes du colloque de Lomé (3-6 mars 1997), Collection « Patrimoines » n°7, Lomé, Presses de l’UB, pp. 79-94.

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« La ville de Lomé, qui doit son existence à la colonie allemande, n’était encore, en 1884, à l’époque de Nachtigal, qu’un misérable petit village de pêcheurs, réduit à quelques huttes africaines. »

C’est ainsi que la décrit Henrich Klose (1899 : 26) dans ses remarquables Reisebilder und Betrachtungen über Togo unter deutscher Flagge (« Tableaux de voyage et réflexions sur le Togo sous drapeau allemand »), ouvrage d’ethnographie coloniale paru en 1899. 42 ans plus tard, le « conseiller privé des eaux et forêts » O.F. Metzger, « un vieil Africain », tel qu’on les désignait alors dans les milieux coloniaux [1], complétait cette appréciation dans un style colonialiste autrement plus pompeux (1941, 12 et s.).

« Là où ne se trouvait auparavant que le misérable petit village de "Bey Beach", le goût et le zèle allemands ont fait surgir comme par enchantement, et avec peu de moyens, une ville allemande digne d’un peuple civilisé et qui lui fait honneur. » L’ouvrage de Metzger Unsere alte Kolonie Togo" (« Notre ancienne colonie du Togo ») parut en 1941 ; c’était à l’époque du révionisme colonial national-socialiste.

Et, conformément à la logique immuable de ce genre de récit, le « récit de base » (nom que je donne à la construction « légitimatrice » et officielle du passé) parvint, en 1993, à sa conclusion presque triomphale, pourrait-on dire, lorsqu’avec le bel et intéressant ouvrage sur L’Architecture allemande au Togo de 1884 à 1914.

Un Africian lui-même, un Togolais nanti de responsabilités officielles (Mbu Puwè Mêyêba Ketehouli 1993 : 34) y écrivait : « Malgré la brièveté de leur séjour au Togo, les Allemands ont beaucoup contribué à l’accroissement du patrimoine culturel togolais. Les grandes réalisations architecturales sont leurs oeuvres [2] »

Dans ce récit de base sur le développement de Lomé « grâce au goût et au zèle allemands » ou, ce que l’on peut lire de nos jours et qui n’est qu’en apparence plus objectif, grâce à l’architecture tropicale allemande, dont la valeur esthétique propre remplit des conditions fonctionnelles, de cette époque jusqu’à nos jours, et constitue en même temps un parfait exemple de construction peu coûteuse et adaptée aux conditions écologiques d’un climat tropical" (Lauber 1993 : 12) [3], le mythe de la "colonie modèle" est retenu et transposé en un mythe de "développement".

Il n’est pas dans mon intention de formuler une critique esthétique du développement de Lomé ou de la planification urbaine à l’époque de la colonisation allemande, ni de nier le charme qu’exerce l’ancienne architecture coloniale de Lomé et d’autres villes togolaises sur les Européens et même, visiblement, sur les Togolais eux-mêmes. Je ne possède pas, d’abord, la compétence nécessaire à cette critique et, quant au charme de l’architecture coloniale et à la planification urbaine, je veux m’interroger sur la sociologie politique de Lomé à l’époque coloniale, sous la domination allemande ; les villes et les capitales en particulier, sont le résultat de processus de la formation du pouvoir.

Elles sont, en tant que produit de ce que le sociologue Heinrich Popitz (1992 : 29 et s.) appelle « le pouvoir qui se traduit par des réalités matérielles », le pouvoir matérialisé, les règlements symboliques. Elles incarnent les formes de représentation et du pouvoir politique, économique, social et culturel. Elles sont les formes d’expression de l’auto-perception. La "fonctionnalité" du plan urbain et de son architecture, dont il est souvent question dans le dernier ouvrage paru sur "L’Architecture coloniale allemande" est également une manifestation du pouvoir.

Comme toute forme d’habitat, les villes sont avant tout des lieux dont la signification est liée à la vie qui s’y déroule. C’est pourquoi l’historien (ou sociologue qui s’intéresse à l’histoire) ne peut se contenter , à l’instar de l’architecte urbaniste moderne, de dégager, à partir de ce qui lui est transmis, des principes de construction et d’urbanisme. Ces principes sont certes révélateurs du présent, mais ils nous disent peu de chose sue la réalité de la ville de Lomé à l’époque coloniale - ce qui prête aux termes de « modèle » et « d’héritage culturel » un rapport de signification des plus vagues.

C’est pourquoi je voudrais étudier par la suite quelques aspects d’une sociologie politique sur les origines et ce qu’était réellement Lomé sous la domination coloniale allemande. Je me concentrerai sur trois observations : la fondation de Lomé en tant que ville africaine non autochtone (I), les antagonismes de la "situation coloniale", qui se répercutent autant dans la ville coloniale que dans les rapports de Lomé avec l’arrière-pays (II) et enfin l’existence de ce que j’appelle la « triple non-authenticité » de la domination coloniale, qui a marqué de façon durable la vie comme l’architecture de la ville coloniale.

Que mon « histoire » diffère sensiblement du récit de base sur la « colonie modèle » et le « développement » découle de soi-même.


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[1] Metzger était arrivé au Togo en 1906 et y vécut jusqu’à la fin de la fin de la domination allemande.

[2] Il est intéressant de noter que la version allemande est encore plus pathétique que le texte français original.

[3] Là encore, le texte allemand original est nettement plus solennel et plus pesant que la traduction française.


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