

Mais c’est à partir de la Seconde Guerre mondiale que l’agitation autour de la question éwé administré la preuve des incidences politiques de la position de Lomé en tant que capital-frontière. L’impression a fini par prévaloir que, lorsque la zone britannique tousse, Lomé s’enrhume... Si le mouvement pan-éwé est né en zone britannique, c’est sans conteste les éléments issus de la bourgeoisie foncière et commerçante de Lomé qui en devinrent le porte-flambeau.
On n’oubliera pas que le porte-parole du mouvement était Sylvanus Olympio, alors gérant de la UAC, une maison anglaise, la plus puissante de la place. Sans doute, on aurait tort de minimiser le rôle de l’arrière-pays, surtout des zones frontalières en pays éwé. Mais Lomé était à la pointe des revendications sociales et politiques. C’est que le terrain était particulièrement propice. Goeh-Akué (1992 : 372) a montré combien les notables et les jeunes urbains instruits -surtout ceux de Lomé- ont été sensibles à la dégradation des conditions de vie du fait de la guerre, en particulier après la fermeture de la frontière.
Les figures de proue du mouvement pan-éwé ont eux-mêmes souligné qu’’’une aspiration politique met du temps à arriver à maturation et, après avoir atteint cette maturité attend des hommes capables de servir de guide. Dans le passé, nous n’avons pas eu ces hommes. Mais grâce à Dieu, la génération présente à produit de tels hommes...’’ (Amenumey 1989 : 39) Ces hommes, c’étaient, du côté de la Gold Coast, D. A. Chapman, son frère aîné C.H. Chapman, Philip Gbeho et S.S. Newlands. Leurs répondants à Lomé étaient Augustino de Souza, Sylvanus Olympio, Jonathan Savi de Tove, pour ne citer que ceux-là.
The Ewé Newsletter, qui commença à paraître en mai 1945, était relayé à partir de 1947 par Le Guide du Togo de J. Savi de Tove. Que le premier parti politique dont l’objectif fondamental est l’unification des Ewé soit né à Lomé, c’est là une indication quant à l’accueil réservé aux propagandes unificationnistes. En effet, en avril 1946, le comité de l’Unité Togolaise, organisation pro-français créée en 1941 par le gouverneur Montagné, devint un parti politique. A peine deux mois plus tard, naissait à Accra la All Ewé Conference (AEC), dont le CUT devint le maillon le plus important. C’est d’ailleurs son vice-président, Sylvanus Olympio, qui, en décembre 1947, à la tête d’une délégation de l’AEC, allait prendre la parole au Conseil de Tutelle pour présenter un exposé oral en appui à la pétition adressé au Sécretaire général de l’ONU le 2 avril 1947.
Sans doute le talentueux gérant de la UAC a-t-il rempli avec brio sa mission : son auditoire onusien était séduit. Mais ce rêve unificationniste (en fait un rêve aussi vieux que la frontière coloniale elle-même) n’allait pas être réalisé. Les pesanteurs étaient trop forts [7].
Toutefois, les revendications unificationnistes étaient autre chose qu’une simple manifestation tribale. En réalité, c’était une forme précoce et cachée de nationalisme. Aussi, lorsque son oraison funèbre fut prononcée, lors du congrès de Kpalimé en 1950 (Aduayom : 285-289), c’est une autre forme de nationalisme qui prit immédiatement le dessus : le Mouvement pan-togolais, qui sera bientôt relayé (ou plutôt doublé) par une forme de revendication autrement plus percutante : l’indépendance du Togo. La contestation du pouvoir colonial venait de changer d’orientation officielle, mais les acteurs restaient les mêmes. Autour de l’emblématique figure de Sylvanus Olympio, la fine fleur de la bourgeoisie foncière et commerçante de Lomé resserrait ses rangs puissamment soutenus par les syndicats, les jeunes, les femmes...
Au soir du 27 avril 1958, les résultats des élections législatives organisées sous la supervision des Nations-Unies apprendront aux autorités françaises que le nationalisme togolais avait des racines bien plus profondes qu’elles ne l’imaginaient. Par un extraordinaire paradoxe, c’est du Ghana (nouveau nom de la Gold Coast depuis 1957), point de mire des Togolais, que viendront les premiers ennuis du Togo indépendant. Quand, le 13 janvier 1963, Sylvanus Olympio fut assassiné, on crut d’abord que le Togo était envahi par le Ghana. Mais ceci est autre histoire...
[7] sur le mouvement pan-éwé, voir bibliographie ci-dessous.