

Lorsque les 11 et 12 mai 1945, Noutary, alors commissaire de la République convoqua la conférence qui devait ‘’étudier les modalités d’application au Togo des recommandations de la Conférence de Brazzaville’’, ce fut l’occasion pour l’élite de Lomé d’étaler son ressentiment. Si, quelques mois plus tôt, les notables, par la voix d’Augustino de Souza, s’étaient contentés de revendications à caractère économique (Goeh-Akué 1992 : 373), la jeune génération -dont la figure la plus représentative était Sylvanus Olympio- n’y alla pas de main morte. Son approche était nettement politique. Sur des questions telles la réforme de la justice et celle relative au développement, les trois évolués avaient tendance à regarder du côté de la Gold Coast, dont le système de l’indirect rule ne manquait pas de les séduire. Toutefois, c’est la réaction face à la question de la citoyenneté qui traduit le mieux le degré de prise de conscience politique des Loméens.
Lorsque lecommissaire de la République, dans son discours d’ouverture, avait déclaré : ‘‘Je sais qu’ici, dans cette salle, tout en restant foncièrement Togolais, vous avez tous une âme française’’, pour conclure ‘‘Tous unis pour un Togo français dans une France victorieuse !’’ (Marguerat 1994 : 55-87), les applaudissements auxquels il eut droit ne furent en fait qu’un simple acte de courtoisie. Qu’il s’agisse de la question de citoyenneté ou de celle de la représentation du Togo à l’Assemblée nationale française, les Togolais furent unanimes à affirmer leur identité. ‘‘Nous voulons rester Togolais, et nous ne voulons pas avoir le statut européen...’’ : cette position de Sylvanus Olympio traduit bien le sentiment général. Dès le début des travaux, le ton était donné. En effet, c’est à l’unanimité que les Togolais votèrent pour l’autonomie vis-à-vis de l’AOF.
Rendant compte à ses supérieurs hiérarchiques, Noutary reconnaissait ces faits : ‘‘Tout au long des réunions, presque la totalité des membres indigènes ont fait preuve d’un particularisme net ...’’ . L’initiative de Noutary apparut aux yeux de ses chefs comme une erreur. A la colère se mêlait l’inquiétude : à Paris et à Dakar, l’ombre de la colonie de Sa majesté troublait le sommeil des autorités françaises. Noutary était accusé de s’être fait ‘‘inconsciemment l’auxiliaire de ceux qui veulent que le Togo passe sous mandat britannique...’’. Le commissaire de la République justifia son initiative, estimant qu’elle était la seule de nature à mettre en échec la campagne de presse venant de la Gold Coast. Un peu plus tôt, le 21 mai 1945, dans une lettre adressée au Gouverneur général, il avait reconnu que les campagnes des minorités éwé en Gold Coast rencontraient la popularité chez beaucoup de Togolais.
Lomé a été incontestablement un foyer de cristallisation des ressentiments à l’égard de l’administration coloniale. La mise en cause de la frontière occidentale a mis en évidence cette réalité. Entre les deux guerre, les notables de Lomé, comme en écho aux réactions de l’autre côté de la frontière, n’ont jamais manqué aucune occasion pour poser le problème éwé. Lorsqu’en 1922, Bonnecarrère décida de procéder à une réforme monétaire, les notables exploitèrent cette occasion pour signifier qu’une solution réaliste passait par la rectification de la frontière. Ainsi, pour le notable Albert Mensah.
‘‘La frontière actuelle met le Togo et la Gold Coast dans la situation de deux fumeurs auxquels on aurait donné à l’un tabac, à l’autre une pipe. Aucune ne pourrait fumer. Les deux zones limitrophes possèdent en effet, l’une des produits, l’autre les moyens de transport. Une frontière pareille est contraire à nos intérêts, et nous demandons qu’on la charge ; nous voulons faire une adresse en ce sens.’’ [6]
[6] Rapport du Togo à la SDN, 1923, p.203.