

Les esclavagistes se fondent sur des idées et des comportements pour justifier l’inégalité absolue érigée en système.
On l’a vu, d’une manière générale, l’esclavagisme non seulement ouvre la voie au génocide, mais en plus il relègue l’homme au rang d’animal et pour ce faire un système complexe mais efficace a été mis en place pour justifier la « supériorité » des uns et « l’infériorité » des autres.
On l’a vu tous les peuples esclavagistes ont comme préférence les enfants, les jeunes plutôt que les adultes. Et pour cause, on peut facilement dresser, dompter un enfant plutôt qu’un adulte. D’ailleurs dans le Damagaram, l’adulte robuste est appelé « sauteur de haies », parce qu’il est capable de s’enfuir. Cette malléabilité des enfants a permis que se développe le rapt comme forme d’appropriation des esclaves. Cette préférence n’est pas sans rapport avec la coupure que l’on opère dans l’histoire de l’esclave : l’esclave, c’est celui qui n’a pas d’histoire, qui n’a pas d’ancêtres.
En effet, dans la plupart des sociétés sahéliennes et toutes les sociétés du monde, chacun se réfère à une histoire, celle de ses ancêtres pour justifier sa place dans le monde et expliquer le monde et ses valeurs. D’ailleurs la colonisation française en voulant opérer une coupure entre les peuples colonisés et leur histoire ne s’est -elle pas acharnée à leur apprendre que leur ancêtres étaient les Gaulois ? L’esclave lui n’a plus d’histoire. Elle s’arrête à la défaite pour l’adulte qui a été capturé et cette défaite il la partage seul. Il ne peut la transmettre à personne car on prend la précaution de lui ôter la possibilité d’avoir des enfants. En effet, alors que toutes les sociétés étaient patrilinéaires, on impose à l’esclave une règle en vertu de laquelle l’enfant dont il est le « père » est celui de la femme qui elle-même appartient à un maître. Pas d’enfants donc pas de transmission d’héritage historique.
L’histoire d’un esclave s’arrête à une génération. « L’homme ne doit pas oublier son héritage, ce qu’il a reçu de ses ancêtres et qui lui appartient en propre (...) Si quelqu’un n’a pas de famille qui l’ai précédé et qu’il se trouve suivre autrui, on l’appellera « captif ». La noblesse consiste à garder le dépôt de ses aïeux » (Boubou Hama cité par Olivier de Sardan, p. 29)
Les dispositions seront prises pour priver l’esclave de père. En effet, en lui appliquant le système de filiation matrilinéaire dans un système qui valorise la patriarcat, on met en exergue que l’esclave est celui qui n’a pas de père un « bâtard » comme on dit souvent. De ce fait, il ne peut pas, il ne doit pas lever la tête face à ceux qui eux ont un père connu et dont le mariage a été célébré suite au paiement d’une dot, ce qui n’est pas le cas de l’esclave dont les mariages se font ou sans dot, ou avec la dot payée.
L’esclave est celui qui n’a pas d’héritage. Chacun, parce qu’il a un père connu, peut hériter les biens de son père et de sa mère, sauf l’esclave dont les biens ne reviennent jamais à ses enfants qu’il « n’a pas » mais au maître qui en dispose comme bon lui semble.
L’esclave n’a pas de terre. Donc il ne peut pas produire pour lui-même. Même affranchi, la terre ne sera pas sa propriété. Il versera une part de sa récolte et il quittera la terre selon le bon vouloir des propriétaires.
L’esclave doit tout subir. Il est défini génétiquement comme faible et concentre tous les attributs de ce qui est socialement mauvais. Chez les touareg, Bernus rapporte un poème qui résume ce qu’on en fait de l’esclave : « Toi l’artisan ou bien l’esclave qui gardez les chameaux ; une action d’éclat, vous en êtes incapables ; on sait que vous n’avez pas tué à la guerre même un âne entravé. » (Bernus, 2001, p. 35)
Chez les Zarma-Songhay, selon Olivier de Sardan, « Le « modèle » de l’esclave, c’est, pour l’homme libre en tout cas (mais beaucoup d’esclaves se conforment à ce modèle) le « quémandeur » (...) celui qui cherche, par ses ruses, les services qu’il rend, en flattant ou en mendiant, à soutirer quelque argent au noble. C’est aussi quelqu’un qui a la grossièreté facile, l’injure à la bouche. En un mot, c’est celui qui ne connaît pas la honte » (p 35). Quelles sont les situations de honte dans la société en question ? Il s’agit de la lâcheté, du vol, de l’adultère, le manquement aux règles de l’hospitalité, les manquements aux codes des égards familiaux. La société tolère et pousse en fait ses esclaves à avoir un comportement aux antipodes de ce que les autres doivent avoir pour mieux les indexer. »